Pacte d'associés ou statuts : la question se pose à chaque fois qu'un fondateur décide de formaliser son association. Dans la pratique, elle ne se pose même pas vraiment. Le pacte arrive, récupéré quelque part ou rédigé par un confrère, et les statuts restent dans le dossier de constitution, signés à la création et jamais rouverts depuis. Le pacte passerait pour le vrai document, celui qui organise la relation entre associés, et les statuts pour la formalité administrative du début.

Je vais être claire : je ne relis jamais un pacte sans rouvrir les statuts. Pas par excès de zèle, mais parce qu'une clause peut être parfaitement valable dans un pacte d'associés et ne produire aucun des effets que son signataire en attend. Voici ce que fait chaque document, la question à se poser pour chaque clause, les trois clauses que je retrouve le plus souvent au mauvais endroit, ce qui se passe réellement quand les deux se contredisent, et la technique qui permet de les faire tenir ensemble. Si vous êtes en train de structurer votre association, mon accompagnement sur le pacte d'associés part précisément de cette relecture croisée.

En bref : les statuts organisent la société, le pacte d'associés organise la relation entre ses signataires. Une clause qui doit produire un effet sur la société, bloquer une décision, encadrer la révocation d'un dirigeant ou empêcher l'entrée d'un tiers au capital, doit figurer dans les statuts pour produire pleinement cet effet. Une clause qui engage seulement les fondateurs entre eux, vesting, obligation de vote, non-concurrence, a sa place dans le pacte, qui reste confidentiel. En cas de contradiction, aucun des deux documents n'est annulé : le pacte produit ses effets entre signataires et les statuts continuent de régir la société, ce qui vous laisse une action contractuelle là où vous pensiez avoir un pouvoir de blocage.

Alexandra Vigot, avocate au Barreau de Paris, droit des sociétés

Alexandra Vigot

Avocate au Barreau de Paris · Droit des sociétés

J'accompagne les fondateurs de startups sur leurs enjeux corporate : pacte d'associés, répartition du capital, levée de fonds et BSPCE. Mon obsession : que chaque clause que vous signez produise vraiment l'effet que vous en attendez le jour où vous en avez besoin.

1. Pacte d'associés ou statuts : deux documents, deux effets

Les deux textes ne s'opposent pas, ils ne jouent pas au même endroit. C'est la seule chose à comprendre avant de décider où va une clause.

Les statuts : le contrat de la société, public et opposable

Les statuts sont le contrat de la société elle-même. Ils déterminent sa forme, son objet, son capital, sa durée, ses organes et la manière dont les décisions collectives se prennent. Ils font partie des actes déposés au greffe, donc consultables par n'importe qui pour quelques euros, et ils s'imposent à tous les associés, y compris à ceux qui entreront au capital après vous. Dans une société par actions simplifiée, la liberté statutaire est large : presque tout peut y être organisé.

Le pacte d'associés : un contrat entre signataires, confidentiel et souple

Le pacte, lui, est un contrat conclu entre ses seuls signataires. Il ne se dépose nulle part, il se modifie sans assemblée générale, et il n'oblige que les personnes qui l'ont signé. C'est précisément pour cela qu'on l'utilise : on y met ce qu'on ne veut pas rendre public, le calendrier de vesting de chacun, les rémunérations, les méthodes de valorisation, la répartition fine des rôles.

L'analogie que j'utilise avec mes clients : le terrain et le vestiaire

Les statuts, c'est le règlement du terrain. Le pacte, c'est l'accord passé entre deux joueurs dans le vestiaire. Cet accord est parfaitement valable entre eux, et celui qui ne le respecte pas devra en répondre. Mais le jour où l'un des deux passe outre, l'arbitre, lui, continue d'appliquer le règlement.

Je voudrais corriger tout de suite un raccourci qu'on lit beaucoup : le pacte ne se substitue pas aux statuts, et il n'est pas non plus un document de seconde zone. Il vous engage, il engage votre associé, il peut donner lieu à une exécution forcée ou à une indemnisation. Simplement, il ne réécrit pas les règles de fonctionnement de la société.

2. La bonne question n'est pas « pacte ou statuts ? »

Quand un fondateur me demande où mettre une clause, je ne réponds jamais directement. Je lui retourne une autre question : quel effet voulez-vous obtenir, et sur qui ?

Trois niveaux d'effet, trois véhicules

Le premier niveau est celui des signataires. Vous voulez que vos cofondateurs s'engagent les uns envers les autres, à rester un certain temps, à voter dans un certain sens, à ne pas concurrencer la société. Le pacte est le bon véhicule, et c'est même son terrain naturel.

Le deuxième niveau est celui de la société. Vous voulez empêcher qu'une décision soit adoptée, encadrer les pouvoirs du président, conditionner la nomination ou la révocation d'un dirigeant, permettre l'exclusion d'un associé. Il faut alors que le mécanisme soit prévu, ou au moins relayé, dans les statuts pour produire pleinement son effet.

Le troisième niveau est celui des tiers. Vous voulez qu'un acquéreur extérieur ne puisse pas récupérer des titres sans passer par vous. Là aussi, ce sont les statuts qui portent la protection la plus forte.

Dans ma pratique, c'est ce tri qui fait gagner le plus de temps. Une fois qu'une clause est rangée dans l'un de ces trois niveaux, son véhicule est évident, et la discussion porte enfin sur le fond plutôt que sur la forme.

3. Les trois clauses que je retrouve dans le mauvais document

Ce ne sont pas des cas rares. Ce sont les trois erreurs que je corrige le plus souvent quand j'ouvre un pacte d'associés et des statuts côte à côte.

Le droit de veto : une action contre votre associé, pas un blocage

Votre pacte prévoit que certaines décisions ne peuvent pas être prises sans votre accord. Vos statuts, eux, prévoient une majorité simple et ne mentionnent pas ce veto. Votre associé vote quand même. Il a violé le pacte, et selon la rédaction de la clause vous pouvez lui demander de respecter son engagement ou réclamer une indemnisation. Mais la décision, si elle a été adoptée conformément aux statuts, continue de produire ses effets au niveau de la société. Le pacte vous donne un droit d'action contre votre associé, pas le pouvoir de bloquer la décision. Si vous voulez un véritable verrou, il faut inscrire dans les statuts la majorité renforcée ou la liste des décisions soumises à accord préalable. C'est exactement ce qui sépare une clause décorative des mécanismes qui débloquent réellement une société le jour où les associés ne sont plus d'accord.

La préemption et l'agrément : réparation d'un côté, nullité de l'autre

Dans un pacte, vous pouvez prévoir que votre associé doit vous proposer ses titres en priorité avant de les vendre à un tiers. S'il vend quand même, vous pouvez demander réparation du préjudice. Vous pouvez aussi, sur le fondement de l'article 1123 du Code civil, demander la nullité de la cession ou votre substitution à l'acquéreur, mais à une condition lourde : prouver que le tiers connaissait à la fois l'existence du pacte et votre intention de vous en prévaloir. Cette double preuve est difficile à rapporter. Dans les statuts d'une société par actions simplifiée, la situation est tout autre : l'article L. 227-15 du Code de commerce prévoit la nullité de la cession réalisée en violation d'une clause statutaire applicable, une clause d'agrément par exemple.

Le vesting : le pacte s'exécute seul, si les statuts ne le gênent pas

Le vesting, c'est-à-dire l'acquisition progressive des titres d'un fondateur au fil du temps, a toute sa place dans le pacte : c'est là qu'on détaille le calendrier, les conditions de départ et la méthode de calcul du prix. Et contrairement à ce qu'on lit souvent, le pacte peut très bien porter sa propre mécanique d'exécution, avec une promesse de cession consentie par chaque fondateur et un mandat donné au président de signer l'ordre de mouvement au nom du cédant défaillant. Ce qu'il faut vérifier dans les statuts, ce n'est donc pas ce qui manque, c'est ce qui peut contrarier le mécanisme : une clause d'agrément qui s'applique au rachat des titres du sortant, une clause d'inaliénabilité qui gèle la cession pendant la période où vous en avez justement besoin. Et si vous préférez faire sortir le fondateur par une exclusion, la clause d'exclusion doit alors figurer dans les statuts.

Ce que vous voulez obtenir Dans le pacte d'associés Dans les statuts
Bloquer une décision collective Action contre le signataire, la décision reste acquise Majorité renforcée ou accord préalable réellement opposable
Empêcher une cession à un tiers Réparation, nullité seulement si le tiers était informé Nullité de la cession irrégulière (article L. 227-15)
Faire sortir un fondateur Promesse de cession et mandat d'exécution Clause d'exclusion, agrément du repreneur
Garder l'information confidentielle Oui, le pacte ne se dépose pas Non, les statuts sont consultables au greffe

C'est le tableau que je remplis systématiquement avant une première levée, parce que c'est exactement la grille que l'avocat de l'investisseur appliquera. Vous pouvez le faire vous-même, ou me confier la relecture croisée de vos deux documents avant la prochaine opération.

4. Que se passe-t-il quand le pacte et les statuts se contredisent ?

C'est la situation que je rencontre le plus souvent, parce que le pacte est presque toujours signé après les statuts, parfois des années après, sans que personne ne les rouvre. Le pacte prévoit une règle, les statuts en prévoient une autre.

Alors, lequel des deux gagne ? Aucun des deux. Ils ne jouent pas au même endroit. Le pacte produit ses effets entre les signataires : celui qui ne le respecte pas engage sa responsabilité contractuelle et peut être condamné à exécuter son engagement ou à indemniser les autres. Les statuts, eux, continuent de régir la société.

L'exemple de la révocation du dirigeant

Vos statuts prévoient que le président est révocable par décision collective des associés à la majorité simple. Votre pacte prévoit qu'aucune révocation ne peut intervenir sans l'accord des deux fondateurs. Les associés votent la révocation dans les conditions prévues par les statuts. Le pacte a bien créé une obligation entre vous, mais il n'a pas réécrit les statuts : le président révoqué pourra agir contre celui qui n'a pas respecté sa parole, pas contre la décision elle-même. La Cour de cassation, chambre commerciale, 9 juillet 2025, n° 24-10.428 l'a rappelé de la manière la plus nette, en jugeant qu'en matière de direction d'une société par actions simplifiée, un acte extra-statutaire peut compléter les statuts mais ne peut pas y déroger tant qu'ils n'ont pas été modifiés, même lorsque la décision est prise à l'unanimité des associés.

Une contradiction entre pacte et statuts ne rend aucun des deux documents nul. Elle vous laisse avec une sanction contractuelle là où vous pensiez disposer d'un pouvoir de blocage, et vous ne le découvrez qu'au moment précis où vous comptiez dessus.

L'erreur inverse : publier ce qui devait rester confidentiel

Le mauvais véhicule fonctionne dans les deux sens. Le détail des rôles de chacun, les rémunérations, la valorisation retenue ou le calendrier de vesting individuel n'ont rien à faire dans les statuts : inscrits là, ils partent au greffe et deviennent consultables par vos concurrents, vos futurs salariés et vos futurs investisseurs. Ces éléments appartiennent au pacte. C'est d'ailleurs la même logique qui justifie d'écrire un vrai pacte quand deux fondateurs sont à parts égales au capital : ce n'est pas le pourcentage qui protège, c'est la gouvernance qu'on organise autour.

5. Ma position d'avocate : faites renvoyer vos statuts à votre pacte

Il y a une technique que je trouve trop peu utilisée, et qui résout la plus grande partie du problème. Une clause des statuts peut prévoir qu'une cession réalisée en violation de certains engagements du pacte est sanctionnée. La Cour de cassation, chambre commerciale, 27 juin 2018, n° 16-14.097 l'a admis, en retenant la nullité d'une cession faite en violation d'une promesse figurant dans un pacte et visée par les statuts. Vous gardez la confidentialité du contenu détaillé du pacte, et vous donnez malgré tout à certaines de ses obligations la force d'une clause statutaire.

Je ne recommande pas ce renvoi dans tous les dossiers, et je préfère le dire : sa rédaction doit être particulièrement soignée. Un renvoi trop général, ou qui ne prévoit pas ce qui se passe lorsque le pacte est modifié, crée un risque d'incertitude et de contestation plutôt que de le supprimer. Quand le pacte est amené à bouger souvent, mieux vaut inscrire directement dans les statuts le mécanisme que l'on veut rendre opposable, et laisser au pacte les seuls engagements personnels.

Dans tous les cas, mon réflexe avant une signature est le même : je reprends le tri des trois niveaux d'effet, clause par clause, puis je vérifie que le reste suit, les décisions de nomination, le registre de mouvements de titres et les promesses signées à côté. Un pacte impeccable adossé à des statuts jamais modifiés et à un registre pas à jour ne passe pas en due diligence, et c'est typiquement ce que je retrouve à chaque audit avant levée.

La ligne de partage tient en une phrase : le pacte d'associés organise ce que les associés se promettent entre eux, les statuts organisent ce que la société peut ou ne peut pas faire. Tout l'art consiste à ce que les deux documents se répondent, et surtout à ce qu'ils ne se contredisent jamais.

Ce qu'il faut retenir

Le vrai sujet n'est pas de savoir si le pacte d'associés est plus important que les statuts. Une clause peut être parfaitement valable et pourtant incapable de produire l'effet que vous en attendez, simplement parce qu'elle a été placée dans le mauvais document. Se tromper de véhicule ne supprime pas la clause : cela lui fait perdre son pouvoir de blocage, exactement au moment où vous comptiez dessus. Avant chaque recrutement clé, chaque entrée au capital et chaque levée, ouvrez les deux fichiers côte à côte et triez vos clauses selon l'effet que vous en attendez. Pacte d'associés ou statuts, ce sont deux documents qui doivent se répondre, et ils se relisent ensemble.

"J'ai un pacte signé et des statuts que je n'ai pas rouverts depuis la création. Est-ce qu'ils disent la même chose ?"

C'est exactement la question à laquelle je réponds en une séance de relecture croisée, clause par clause : ce qui tient, ce qui doit basculer dans les statuts, et ce qui manque. C'est toujours plus rapide avant la signature qu'après.