Le vesting des cofondateurs est la clause qu'on trouve inutile jusqu'au jour où elle manque. Vous êtes deux, à 50/50, vous vous faites confiance, et prévoir par écrit ce qui se passe si l'un part ressemble à un procès d'intention. Alors quelqu'un dit la phrase qui clôt le sujet : « on se connaît, on n'a pas besoin de ça entre nous. »
Je vais être directe : c'est la phrase qui produit le plus d'associés fantômes dans les cap tables françaises. Un cofondateur qui s'arrête au bout de six mois sans clause de reprise garde la moitié de votre société pour toujours. Voici pourquoi le vesting compte encore plus à parts égales, ce qu'est réellement le reverse vesting en droit français, comment fixer durée, cliff et accélération, et ce que recouvrent les clauses de good et bad leaver dans un pacte d'associés.
En bref : le vesting des cofondateurs prend en France la forme d'un reverse vesting, parce que les fondateurs détiennent déjà leurs actions dès la constitution. Ils acceptent dans le pacte qu'une partie de leurs titres puisse être rachetée ou annulée s'ils partent avant un délai défini, en général trois à quatre ans, avec une acquisition linéaire de 25 % par an sur quatre ans. Le cliff est la période initiale, souvent douze mois, pendant laquelle aucun droit définitif n'est acquis : un départ avant son terme fait perdre la quasi-totalité de la portion soumise au reverse vesting. Les clauses de good et bad leaver déterminent ensuite ce que garde le partant et à quel prix, selon qu'il quitte la société pour un motif légitime ou fautif. Sans ce dispositif, un cofondateur qui décroche au bout de six mois conserve l'intégralité de ses 50 %.
1. Le vrai risque du 50/50 : l'associé qui part au bout de six mois
Le scénario n'a rien de théorique, et il ne commence jamais par une trahison. Au bout de six à neuf mois, l'un des deux réalise que la vie de startuper ne lui convient pas : le salaire absent, l'incertitude permanente, la pression. Il réduit son implication, sort progressivement de l'opérationnel, et reste actionnaire à 50 % parce que rien n'a été prévu pour reprendre ses titres.
L'associé fantôme : la moitié de la valeur, aucun des efforts
Il ne fait plus le travail mais conserve la moitié des droits de vote et de la valeur future. Chaque décision structurante continue de passer par lui, alors qu'il n'a plus le contexte pour la prendre. Il n'est pas de mauvaise foi : il est simplement devenu un actionnaire passif dans une société qui a besoin de deux moteurs.
Le signal envoyé aux investisseurs : un point de blocage immédiat
Un fonds qui découvre en due diligence un cofondateur absent détenant 50 % du capital ne voit pas un détail : il voit un risque d'exécution majeur et une gouvernance impossible. Dans la plupart des cas, la levée est conditionnée à la résolution préalable du sujet, ce qui vous met en position de faiblesse pour négocier le rachat.
Le fondateur restant : le coût humain qu'on sous-estime
Dans ma pratique, c'est la situation la plus douloureuse à rattraper. Celui qui reste continue à tout porter, en sachant que la moitié de la valeur qu'il crée enrichit quelqu'un qui n'est plus là. Le ressentiment s'installe, et il finit souvent par payer très cher un rachat qu'il considère comme injuste, uniquement pour retrouver de la liberté.
Tout cela se prévient avec quelques paragraphes dans un pacte. Encore faut-il accepter d'avoir la conversation.
2. « On se fait confiance » : la phrase qui coûte le plus cher
L'objection est toujours la même : mettre du vesting entre nous reviendrait à dire qu'on ne se fait pas confiance. Je comprends l'intuition, mais elle repose sur un contresens. Une clause de vesting ne prédit pas la mauvaise foi : elle traite le cas où la vie change. Un burn-out, un déménagement, un parent malade, une opportunité professionnelle inespérée : rien de tout cela ne relève de la loyauté, et tout cela arrive.
L'autre objection est plus subtile : « on réglera ça le moment venu. » Or au moment venu, celui qui part n'a plus aucune raison d'être généreux, et celui qui reste n'a aucun levier. Vous négociez le prix d'un rachat entre une personne qui n'a rien à perdre et une personne qui a tout à perdre. C'est la pire configuration de négociation possible, et elle est entièrement évitable.
Le vesting ne protège pas la société contre votre cofondateur. Il vous protège tous les deux contre la version fatiguée de vous-mêmes, celle qui négociera dans deux ans, sans recul et sans bienveillance. On l'écrit au moment où l'on est encore capable d'être équitable.
C'est aussi ce qui rend la clause acceptable des deux côtés : elle est parfaitement symétrique. Chacun accepte de perdre une partie de ses titres s'il part, donc personne ne se sent visé. C'est le même raisonnement que celui qui préside aux clauses anti-blocage détaillées dans l'article sur le blocage entre associés à 50/50 : on écrit la règle avant de savoir de quel côté elle jouera.
3. Vesting ou reverse vesting : ce qui s'applique vraiment en France
Dans la littérature startup américaine, le vesting désigne l'acquisition progressive de titres qu'on ne détient pas encore, via des options. En France, deux cofondateurs qui créent une SAS sont actionnaires dès la signature des statuts : ils ne vont pas s'attribuer des options sur leur propre société. On inverse donc le mécanisme. C'est le reverse vesting : vous détenez déjà vos actions, mais vous acceptez qu'une partie puisse être rachetée ou annulée si vous partez trop tôt.
La durée : trois ou quatre ans, rarement plus
La période d'acquisition standard est de trois à quatre ans. Sur quatre ans en linéaire, 25 % des titres soumis au reverse vesting deviennent définitivement acquis chaque année, parfois calculés mensuellement après la première année. Il existe une limite à ne pas oublier quand le mécanisme passe par une inaliénabilité statutaire : l'article L. 227-13 du Code de commerce permet aux statuts d'une SAS de prévoir l'inaliénabilité des actions pour une durée n'excédant pas dix ans.
Le cliff : la période d'essai capitalistique
Le cliff est la période initiale, presque toujours de douze mois, pendant laquelle aucun droit définitif n'est acquis sur la portion soumise au reverse vesting. Un départ avant son terme permet de reprendre la quasi-totalité de cette portion, au bénéfice de l'autre associé ou de la société. C'est l'équivalent capitalistique d'une période d'essai : il neutralise le scénario du cofondateur qui s'en va au bout de quatre mois avec un bloc de capital.
Les accélérations : ne pas pénaliser un fondateur loyal
Un reverse vesting mal calibré peut se retourner contre celui qu'il devait protéger. Si la société est vendue au bout de dix-huit mois, il serait absurde qu'un fondateur pleinement engagé ne perçoive que la fraction acquise. On prévoit donc des clauses d'accélération : en cas de cession de la société, ou de révocation sans faute d'un fondateur, la partie non encore acquise est libérée, en totalité ou selon un pourcentage négocié. C'est le point que les fondateurs oublient le plus souvent, et celui que les investisseurs regardent en premier.
4. Good leaver, bad leaver : qui récupère quoi, et à quel prix
Le reverse vesting répond à la question « combien de temps êtes-vous resté ». Les clauses de leaver répondent à une autre question : « dans quelles conditions êtes-vous parti ». Les deux se combinent, et c'est leur croisement qui détermine ce que garde le partant.
| Ce qui est en jeu | Good leaver | Bad leaver |
|---|---|---|
| Motif de départ | Santé, raison familiale, révocation sans faute | Concurrence, manquement au pacte, faute grave |
| Titres conservés | La part acquise, parfois un peu plus | Rachat forcé d'une large portion |
| Prix de rachat | Valeur de marché ou formule équilibrée | Prix décoté, parfois valeur nominale |
| Calendrier | Délais négociés, paiement échelonné | Sortie organisée dans des délais serrés |
Trois points techniques déterminent si ces clauses fonctionneront le jour venu. D'abord le véhicule juridique du rachat : dans une SAS, l'article L. 227-16 du Code de commerce autorise les statuts à prévoir qu'un associé peut être tenu de céder ses actions dans les conditions qu'ils déterminent, et à suspendre ses droits non pécuniaires jusqu'à la cession. Ensuite la méthode de prix : mieux vaut une formule écrite qu'un renvoi implicite à l'expertise, car à défaut d'accord l'article 1843-4 du Code civil conduit à faire fixer la valeur par un expert, qui devra appliquer les règles de valorisation prévues par les statuts ou les conventions. Enfin le financement : une clause de rachat sans solution de trésorerie reste une clause décorative, d'où l'intérêt de prévoir un paiement échelonné ou la faculté de se substituer un tiers acquéreur.
Une dernière précaution : définissez les cas de bad leaver de manière limitative et objective. Une clause qui qualifie de bad leaver « tout départ à l'initiative de l'associé » est à la fois brutale et fragile. Une clause qui vise la concurrence, le détournement d'opportunités, le manquement caractérisé au pacte ou la faute grave est bien plus sécurisante. La checklist des 30 points à vérifier dans un pacte reprend ces points un par un.
5. Ma position d'avocate : le vesting compte plus à 50/50 qu'ailleurs
Dans un 70/30, si le minoritaire décroche, le majoritaire garde des marges de manoeuvre : il conserve le contrôle, peut réorganiser, parfois diluer. C'est pénible mais jouable. À 50/50, sans reverse vesting, il n'y a aucun levier : toute levée, tout pivot, toute cession devient une négociation avec quelqu'un qui n'a plus d'intérêt au projet mais garde la moitié des clés. C'est pour cela que je considère le reverse vesting comme la contrepartie normale d'un vrai 50/50, pas comme une option de confort.
Il existe un cas où je suis moins catégorique : deux fondateurs qui travaillent ensemble depuis plusieurs années, avec une société déjà rentable, des rôles stabilisés et un historique commun long. La période risquée est derrière eux, et imposer un cliff de douze mois à ce stade relèverait du rituel plutôt que de la protection. Même là, je maintiens une clause de bad leaver : elle ne coûte rien tant que personne ne se comporte mal, et elle vaut cher le jour où quelqu'un part avec le fichier clients.
La vraie ligne de partage n'est pas « avec vesting » contre « sans vesting ». C'est un capital lié à l'engagement contre un capital acquis une fois pour toutes. Le premier se corrige quand la vie change ; le second vous oblige à racheter très cher ce que vous aviez donné gratuitement.
Ce qu'il faut retenir
Le vesting des cofondateurs, sous sa forme française de reverse vesting, est ce qui rend un 50/50 vivable dans la durée. Trois à quatre ans d'acquisition, un cliff de douze mois, des accélérations en cas de cession ou de révocation sans faute, et des cas de good et bad leaver définis de manière limitative : ces quelques paragraphes valent mieux que n'importe quelle discussion de bonne foi menée deux ans trop tard. Ce n'est pas une clause de défiance, c'est une clause de symétrie, puisqu'elle s'applique exactement de la même façon aux deux fondateurs. Combinée aux clauses de déblocage et à une répartition du capital discutée sérieusement, elle transforme un 50/50 fragile en architecture solide, et rassure au passage tous les investisseurs qui liront votre pacte d'associés.
"On est deux, à 50/50, et on se fait confiance. Mais si l'un de nous lâche dans six mois, qu'est-ce qui protège la boîte et celui qui reste ?"
C'est exactement ce que je mets en place avec les fondateurs : un reverse vesting sur mesure, avec durée, cliff, accélérations et clauses de leaver chiffrées, intégré à un pacte cohérent, pour que vos 50 % restent liés à votre engagement réel.